Jour 1, samedi 25 mai, départ vers 10h de Marseille. Pas réussi à faire mieux avec des préparatifs de dernières minutes et essentiels au bon déroulement. Les pneus sont gonflés à 7 bars, le baladeur est rempli de morceaux entraînants, tout le reste était minutieusement prêt depuis la veille. Je prends la route, mon premier arrêt n’est pas loin, à 40 kilomètres : Puyricard, à côté d’Aix, pour un passage furtif chez Hélène. C’est sa fête d’anniversaire, avec un petit barbecue à midi avant une soirée de débauche ; je ne participerai qu’au premier, avant de reprendre la route. J’y arrive tranquillement. Face au mistral. Comme prévu par la météo, ça souffle. Je sais que je vais en bouffer, alors j’avance sans rechigner.



Après cette escale, une salade et une brochette avalées rapidement, je reprends la route en direction du Luberon : ce soir, je dors chez Bettina et Alexis, qui vivent près de St-Saturnin-Lès-Apt, dans une baraque plutôt pas mal qu’on leur prête encore quelques mois. Ils y ont installé leurs tables à dessin et leur petite imprimerie Riso, ce qui avec la cuisine, les collines à arpenter et le jardin à entretenir, semble leur offrir une vie réjouissante. J’arrive chez eux un peu avant 19h, plutôt fatigué par tout le vent que j’ai mangé. L’étape du jour était relativement courte, environ 100 km, et un petit col, Col du Pointu en haut du Luberon. [Carte du parcours]



Bettina nous prépare des pâtes, comme je lui avais demandé. Mais pas des industrielles, hein : les pâtes, elle les fait elle-même, pendant qu’avec Alexis nous jouons au carrom en buvant la bière que j'ai chopée à St-Saturnin.



Jour 2. 130km au programme. D’où on est, le vent ne se fait pas sentir. Ou bien, il n’est pas encore levé. Je pars un peu plus tôt que la veille, et j'attaque directement par le petit col de Murs qui me permet de passer au-dessus des monts du Vaucluse. C’est une jolie route calme où je croise bien plus de cyclistes que d’autos. Très bien.



Je redescends ça super heureux, c’est beau, c'est vert, et puis hop : je passe sur le plat. Je traverse Carpentras, qui m’apparaît aussi morbide qu’à mon dernier passage, et j’attaque de front, plein Nord, la remontée de la vallée du Rhône. Et ce salopard de mistral est bien là. J’en chie vraiment, ça souffle très fort et pas une haie d’arbres, peu de villages ou de constructions pour m’abriter des rafales à répétition. Je force, des kilomètres j’en ai encore un bon paquet avant d’arriver chez Elsa et Bastien à Chabrillan, l’étape du soir au milieu de la Drôme. Je tricote sur un foutu plat, interminable, la route est rectiligne et emmerdante, bordée de milliers d’hectares de vigne du genre Vacqueyras ou Gigondas, les grands Côtes du Rhône que je peux pas même me payer et qui murissent là, au cagnard et en plein vent.



À midi, je dégotte une épicerie, qui ferme sur mes talons. On est dimanche. La boulangerie d’à-côté n’a plus un pet de pain. Je reprends la route en bouffant du chocolat pour me caler, avant le prochain village, la prochaine boulangerie j’espère. J'en trouve une à Cairanne. J'en profite pour faire le tour du village, c’est bien mignon, jolie vue, mais pas de coin abrité du vent pour manger tranquille, je redescends et fait mon pique-nique sur le banc devant la départementale. J’appelle mon amour, et j’appelle aussi Elsa, pour voir si elle peut me récupérer à vingt bornes de chez elle dans l’hypothèse d’une fin de journée trop difficile. Elle me répond bof.
Je repars, toujours face au vent. Motivé, je mets vite de côté l’idée d’aller prendre un train à Valence, je continue ; on verra bien dans quelques heures. Je reçois plus tard un message d’Elsa qui me prévient qu’à 19h, elle et Bastien partiront prendre l'apéro chez des potes et qu’on peut s’arranger pour les clés. Bon. Moi, ça me ferait quand même plaisir de les voir, pas juste de dormir chez eux et d’utiliser leur eau chaude.



Pour l'instant je continue d’avancer, au forceps. Les heures et les kilomètres défilent lentement, j'écoute de la musique pour mettre en sourdine le souffle abrutissant et me donner un peu de courage. Vers la fin de journée ça devient un peu vallonné et la végétation me protège mieux du vent.



Malgré la fatigue, j’appuie sur la fin du parcours et j’arrive chez eux juste pour 19h. [Carte du parcours]
Je file prendre une douche, saute dans des fringues propres et on prend la bagnole pour le village d’à-côté, Allex. Petite soirée sympathique dans une maison sympathique, je m’étire pendant l’apéro et on mange une belle assiette de salade.



Jour 3, je me lève à 8h30, Elsa et Bastien sont déjà partis bosser. Sur la table, ils m’ont préparé quelques trucs très bon pour déjeuner, je prends le temps de l’apprécier, d’écrire un mot, je planque les clés, me prends en photo devant leur porte d’entrée et j’y vais. Dernière journée dans la vallée du Rhône, mais le vent est tombé pendant la nuit. Heureusement, parce que j’ai 150km à abattre jusqu’à Lyon, avec une route nettement plus casse-jambe… C’est marrant : sans le faire exprès, je me suis tracé à peu près la même route que deux ans auparavant, quand Fabien et moi avions randonné de Paris à Marseille, en autonomie, avec tente, duvet, matelas, popote. À Chabeuil je repasse ainsi devant le resto où je m’étais enfilé un délicieux plat de ravioles de Roman gratinés. Mais il n’est que 11h, trop tôt pour renouveler ce plaisir au même endroit.



Je passe ensuite Roman-sur-Isère et pousse jusqu’à Hauterives pour la pause de midi. Vraiment les mêmes routes qu’avec Fabien, mais dans l’autre sens. Et comme il y a deux ans, pas le temps de visiter le Palais Idéal, je ferai ça un autre jour, ou peut-être pas. Je m'arrête dans une pizzeria, «Chez l’ancien». Parfait, je m’enfile la quatre fromages et un coca sur un banc, puis repars un peu après 14h.



L’après-midi est dur, les routes très vallonnées qui m’ont torturé avec Fabien me refont le coup, je dois forcer et les descentes sont trop sèches pour pouvoir récupérer et prendre du plaisir. Ces beaux coins tranquilles se transforment en cauchemar pour qui veut voyager à la cool. Quand même, j’avance plutôt correctement. J’en vois même le bout, et fixe une heure à l’avance rencard à Pauline place Sathonay. À 18h, pour l’apéro. Quelques kilomètres plus loin, je me ravise et m’annonce avec un retard de 15 minutes. Ce qui reste assez précis de la part d’un type qui a bouffé sept heures de route dans la journée. Après avoir difficilement trouvé l’accès au centre-ville lyonnais, je me retrouve sur la route que j’empruntais chaque matin quand j’y étais étudiant. Je repasse devant ma cité U, à côté de l’Institut Lumière, puis, malgré les genoux qui commencent à se faire entendre, je me tire la bourre comme il y a dix ans, zigzaguant comme un dingue entre les bagnoles, évitant la piste cyclable où se traînent les véloves, Lyon 3, la Guillotière, le quai du Rhône, la place des Terreaux et voilà mon ex-bahut. Puis juste derrière c’est la place Sathonay, son sergent mort et ses cafés, les souvenirs de mes années ici. [Carte du parcours]
Lyon, ville proprette et chic, qui avec le recul m’exaspère un peu par sa tranquillité satisfaite. On s’y sent forcément bien, mais ça sonne un peu creux, genre parc de loisir pour adultes sans enfant.



Après l’apéro je retrouve Amélie dans son atelier sur les pentes, puis on rentre à son appart. Patrick arrive peu de temps après, ça fait toujours plaisir de voir ces deux-là, des bons copains, tous deux graphistes. Forcément, on cause boulot. Les déboires d’Amélie avec un client pénible, les aléas des choix ambitieux de Patrick et Pierre avec leur entreprise Superscript. Amélie nous prépare son poulet coco, une fois encore je me régale. Les jambes tirent.



Jour 4, j’essaye de partir un peu plus tôt que la veille, pour un parcours de plus de 150km jusqu’à Annecy-le-Vieux (initialement estimé à 130 km), chez Pierre, Anne-Lise et Colin, leur fils. Pierre est de ceux qui m’ont transmis ce virus du vélo, alors se pointer comme ça pour voir son fiston, ça tient d’une sorte d’évidence étrange. Ça va un peu grimper, mais je vais tâcher de le prendre tranquille, sortant de Lyon par la plate voie verte jusqu’à Meyzieu. Mais mauvaise surprise, une fois remonté sur la selle : mes genoux sont enflammés. Problème de cartilage sans doute, un truc qu’ont connu pas mal de copains, et moi-même, avec le voyage à vélo. Trois jours que je force, mais maintenant ça devient compliqué, il va falloir ménager les rotules. Je sais que c’est un problème d’échauffement, c’est ce que m’avait expliqué le père de Geoffroy, médecin du sport, pas alarmiste. Faut y aller en douceur ; d’expérience, il me faut une matinée entière pour les chauffer, et l’après-midi ils se calment.



En attendant, je rame. En quatre heures de vélo ce matin, quasiment sans dénivelé, j’ai du tomber à peine 50-60km. Ça me rend malheureux de devoir me traîner comme ça, en plus le temps est au gris. Je m’arrête déjeuner près de Morestel, vers 14h, après être passé dans un supermarché acheter le nécessaire à sandwich. J’appelle mon amour pour donner des nouvelles.
Je repars sous une petite pluie. Et ça ne va pas en s’arrêtant. Je récupère la voie verte qui remonte le Rhône sur quelques kilomètres, petite route en asphalte. Impeccable. Sinon qu’il flotte, ça s’intensifie, c'est la fête à la grenouille, je me prends même une méchante averse. Je suis trempé comme une merde, mais je suis bien résolu à affronter cette putain de météo. Dur. Peu après que l’eau ait traversé mes vêtements, je commence même à avoir franchement froid.



La voie verte s’arrête et je prends la route principale pour rejoindre au plus vite Aix-les-Bains. Pas de piste cyclable et pas mal de trafic. Et puis, en plus, arrive ce tunnel que je n’ai pas le droit d'emprunter à vélo ! Je dois me taper le col du Chat — quelle merde, je deviens fou ! Je grimpe doucement ; avec la brume, je n’y vois pas à dix mètres à certains endroits. Heureusement qu’aucune bagnole ne passe par là parce que je dois être carrément invisible, sans gilet fluo ni éclairage adapté. J’ai l’impression de devenir dingue, je parle à voix haute, je chante, on dirait un cauchemar dans un paysage splendide de forêt et de montagne. Sous un ciel qui pisse non stop. Je finis quand même par arriver en haut du col, assez heureux, même si Annecy est encore loin.



Je redescends, petite route à lacets qui file vers le lac du Bourget mais avec l’épaisse pellicule d’eau je dois tout faire sur les freins, pas moyen de m’exploser la gueule maintenant. J’ai hyper froid, je braille que j’ai chaud, que vive l’été, que vas-y tu peux pleuvoir plus fort j’en ai rien à foutre. J’ai mal tellement la pluie me fouette la gueule avec la vitesse.



Je tiens la descente, et arrive en bas un peu sonné. Là je retrouve une voie verte, un peu moins sympa mais au moins c’est plat, j’avance à bonne allure, puis je longe le lac sur une voie côtière où doivent s’entasser les familles quand il fait beau, j’arrive à Aix-les-Bains vers 17h.



Je croise un panneau « Annecy 35 km », je fais une brève pause à l’abri du toit d’une station service, troquant la sympathique pluie par l’agréable parfum du gasoil. La seule pause de cet après-midi. Passe un coup de fil à Pierre pour dire où j’en suis. Je suis transi de froid, mais je reste décidé à finir à vélo. L’orgueil. J’imagine pouvoir faire ces 35 km en deux petites heures.
Plutôt que de prendre la départementale principale jusqu’à Annecy, pour éviter la circulation avec ce temps abominable, je prends une petite route du massif des Bauges. Ça grimpe à nouveau, normal. Après environ une heure d’ascension, je suis censé bifurquer, traverser une rivière et filer sur Gruffy puis Annecy. Sauf que le Pont de l’Abîme, quel joli nom, est fermé pour travaux. Quelle merde ! Je descend quand même voir de quoi il en retourne mais pas moyen de passer par le chantier : le pont est sacrément clôturé ; avec la fatigue et mon accoutrement liquide, je préfère m’éviter l’épreuve d’escalade avec bicyclette et chaussures SPD. Je remonte sur la D911 et entame un épuisant détour, pour finalement me retrouver de l’autre côté du pont une heure plus tard. Cette fois, je n’en peux vraiment plus. Je ne sens plus mes pieds depuis un moment, ils sont complètement glacés, je peux à peine articuler mes pouces et je n’arrive même plus à me baisser pour attraper une gourde – remarque, avec toute l’eau que je reçois je ne risque pas de finir déshydraté. J’en ai franchement marre, mais pas le choix. Je continue. Ça grimpe, ça descend, je ne crois pas pouvoir dire que le paysage vaille le détour, surtout qu’avec le temps on ne voit pas grand chose, mais ça reste magique de se retrouver là, minable, au bout d’un effort horrible, le cul sur un bout de carbone et deux roues. Annecy se rapproche, je prends un peu de vitesse dans certains passage, je pense à tous les mecs qui en ont chié sur un vélo.
Et enfin : Annecy. Dans un dernier effort, je fonds sur le centre ville. Après avoir longé le lac sur trois cent mètres, je trouve l’adresse tant attendue. Il est 20h passé. [Carte du parcours, 170km au total!]
Je suis dans un état lamentable, j’ai du mal à parler et galère à retrouver mes esprits, comme encore coincé dans l’épreuve de force. Enfin la douche chaude! Puis une bonne paire de chaussette en laine, et un savoureux repas. J’ai quand même hâte du lendemain, pour pouvoir montrer aux copains un meilleur visage.



Jour 5, 6, 7 et 8, repos contraint. Les quatre premiers jours ont été épuisants, mes genoux sont en compote, ma motivation aussi. Cette dernière se trouve rongée par la météo, qui alterne entre gros nuages et pluie froide. Alors, je me fais à l’idée d’abandonner l’objectif de tout faire à vélo. Et surtout, je me repose. Je fais sécher tout mon matos. Et je visite. Le grand lac encaissé dans les montagnes n’est pas vilain, les ruelles moyenâgeuses non plus.



Le lendemain, je m’achète un bouquin de Paasilinna et je retourne sur Lyon, mais en train cette fois. Comme ça je profite un peu plus des amis et prends le temps de bosser un peu. Enfin, le vendredi je prends un autre train, pour la Haute-Marne cette fois, avec Patrick. J’ai calé les dates de ce voyage pour ne pas manquer le weekend d’ouverture du Festival de Chaumont.



Le festoch est la bonne occasion pour croiser pas mal de copains-confrères. Geoffroy et Nicolas sont aussi de la partie : Formes Vives au complet se promène en ville et s’envoie des bières. C’est dans la grande baraque d’Étienne que nous sommes hébergés deux nuits, avec Vincent, Jil et William. Jil me dépanne d’un duvet et je m’arroge le privilège du seul lit du grenier. Désolé d’avoir ronflé.



Jour 9, reprise, en douceur, du vélo. L’étape du soir c’est Saron-sur-Aube, pas loin de Troyes, là où Vincent et Sido sont installés. Je connais la route pour l’avoir déjà faite, mais cette fois je fais un petit détour pour traverser le parc de la Forêt d’Orient.



Je commence la voie verte qui s’y trouve en croisant un cycliste qui vient de s’éclater la tronche par terre, devant sa nana, à cause d’une poche à eau venue se coincée dans la roue avant. Je lui file trois cachets de paracétamol et le seul pansement de ma maigre trousse de survie. Un peu après, je me retrouve sur le parcours d’un triathlon, on me fait passer par la voie verte où cavalent dans mon sens des mecs et des nanas en fin de course, faut voir dans quel état ils sont après la nage et les bornes en vélo. Je slalome entre les tarés. Heureusement qu’avec mes genoux capricieux, je ne risque pas de m’attaquer un jour à une telle activité.



La voie verte continue jusqu’à Troyes. Ensuite je longe la Seine, c’est assez beau puisque la petite est sortie de son lit. Les arbres dans la flotte, c’est assez étonnant, il y a dans ces paysages noyés un truc calme et flippant.



Je croise des routes barrées, je déroule tranquillement, sans forcer, jusqu’à chez Vincent où m’attendent aussi Geoffroy et Jil en escale avant de rentrer en Bretagne. [Carte du parcours]
Je me sens un peu con de devoir gérer mon itinéraire du lendemain plutôt que de passer la soirée à discuter graphisme avec les copains, je n’ai pas l’occasion de les voir souvent et le grenier de Vincent est rempli de trésors. En partant de Marseille j’avais préparé mes trajets uniquement jusqu’à cette étape, et puis je suis un peu crevé, le premier au lit après un verre de gnôle.



Jour 10. Pas facile de réussir à partir tôt, plutôt envie de rester avec les amis dans la bicoque si agréable de Vincent. Je suis un peu embêté car le soir je me suis annoncé à Cambrai, chez Bruno et sa famille, mais c’est vraiment loin et vais tenter de rejoindre Compiègne pour 18h, afin de choper le dernier train. Objectif de 150km un peu ambitieux pour ma forme entamée, les quatre jours d’arrêt n’ont bien sûr pas permis à mes genoux de récupérer.



Je pars tranquille mais prends rapidement un rythme sportif, j’essaye d’en faire le plus possible avant le midi avec comme étape-déjeuner Château-Thierry.



Je ne traîne pas trop, je ne crois pas être à mi-distance. J’en veux toujours. Je m’avale une canette générique de redbull, j’essaye de mettre les fusées, musique à fond, les genoux me foutent la paix, je jette régulièrement un œil sur la montre. Au bout d’un moment, je vois bien que j’y suis pas. Il doit me rester 40 bornes et à peine plus d’une heure. Je me résigne et opte pour l’option B improvisée, train jusqu’à Paris, dodo chez JBB et Amélie à St-Denis. L’étape Cambrai est abandonnée, je bifurque à l’ouest pour prendre un train à Crépy-en-Valois, petite ville sordide. [Carte du parcours]
Une heure de train jusqu’à Gare du Nord, une dernière demi-heure de selle jusqu’à St-Denis où je trouve à une terrasse le couple de copains avec Mathieu et son pote, venus de Toulouse pour une pige livraison sur un tournage. Et Damien aussi. On se sépare, les uns partent à l’anniversaire de La Découverte sur Paris, moi je monte chez JBB me doucher puis redescends bouffer dans un snack indien avec Mathieu. Bien après que je me sois effondré sur le canapé lit, j’entends mes hôtes rentrer, ils sont évidemment bien torchés.



Jour 11, nouvelle journée de pause. Avec mes genoux douloureux et aucun des deux-trois copains que j’appelle disponibles pour un déjeuner, je reste finalement chez JBB, journée boulot-mails, repos complet des guiboles et lecture — je suis plongé dans les aventures rocambolesques de Jalmari Jyllänketo. Le midi j’assure un bon plat de pâtes, le soir JBB concocte un savoureux chili.



Jour 12. Histoire de plus me rendre dingue avec des trajets trop longs, je prends de bonne heure un train jusqu’à Valenciennes ; il me reste alors un petit 100km pour rejoindre Bruxelles. Dans le train, j’attaque la lecture du Tom Sharpe emprunté à JBB. Puis je remonte en selle, c’est tout plat avec un très léger vent. C’est toujours étonnant de passer une frontière, à vélo d’autant plus, même si ces frontières territoriales sont à peine visible. L’idée que Marseille se trouve dans le même pays que Crespin, alors que Hensies, qui a franchement la même tronche, se situe par contre en Belgique, me fait bien marrer. Je suis aussi amusé de me retrouver là, toujours sur le même petit vélo, le paysage, les maisons, l’accent des gens ont bien changé. La signalétique routière est vraiment pourrie côté belge ; c'est le seul vrai changement, on dirait qu’ils ont fait l’économie des deux tiers des panneaux et je me trompe de route à deux-trois reprises. Par contre, il y a des pistes cyclables presque partout — ça pourrait être parfait, sauf que les routes et les pistes ne sont franchement pas agréables, il s’agit le plus souvent de grandes dalles de béton assemblées par des joints mal fichus. Ça provoque des douleurs au cul comme aucune route jusque-là.



Vers 13h, je trouve un pain et un pauvre fromage dans une boulangerie triste à souhait et dois attendre le village d’après pour compléter le menu. J’évite le tentant cornet de frites belges, lui préférant un sandwich fadasse. Je reprends la route et rattrape même un autre cycliste, ça motive toujours énormément d’avoir quelqu’un devant.



Je continue sur un bon petit rythme en direction de Bruxelles ; comme je suis bien dans les temps, je me prends le luxe d’un café sur le bord de route, ici ça parle flamand, avant de rentrer dans l’agglo bruxelloise, nettement plus facile à pénétrer que celle de Lyon où le centre-ville n’est indiqué que pour les utilisateurs d’autoroutes. Tout ça à fond la caisse, le plat pays me va bien. L’ibuprofène m’aide un peu aussi. J’arrive en bas de chez Erell et Nouël à 17h pétante, Nouël n’est pas encore là, je me pose juste en face au sympathique Bonnefooi, avec une bonne pils fraîche et ma combinaison de cycliste qui est pas franchement raccord avec la mode des centres-ville de métropoles. [Carte du parcours]
Je prépare l’inévitable plat de pâte du soir avec sauce maison, avec Nouël on engloutit quelques bières belges devant un match de foot dont on se fout pas mal.



Jour 13, jeudi 6 juin. Je me réveille un peu après mes hôtes, qui partent au boulot sans traîner. Puis je décolle à mon tour, je glisse les clés dans la boîte aux lettres. Dernière étape de vélo avant le véritable repos, la tendresse d’Isa et les petits gueuletons qu’on aime bien s’envoyer. Je sais pas trop ce que va donner ce séjour au Pays-Bas, entre les moments pas faciles que traversent Isa, ma fatigue accumulée et cette ville de Nijmegen que je trouve pour le moins fade. Mais qu’importe : quelle foutue joie d’y arriver enfin. Tout part d’un coup de tête, tu passes des jours à préparer le truc, t’en chies comme jamais plusieurs jours durant et bientôt tu vas paisiblement t’endormir à nouveau aux côtés de cette fille.



La route du jour est bien sûr toujours aussi plate, je passe toutefois dans un village qui fait valoir le charme de ses collines, altitude max 50 mètres. Je déjeune sur un banc à Herentals. Pas loin avant la frontière, dans une forêt agréable, déboule d’une petite route un peloton d’une trentaine de cycliste. Ceux-là n’ont pas de scrupules à occuper la route malgré les pistes cyclables. Plutôt en bonne forme, je leur colle au train, malgré mes quelques kilos de bagages et une grosse demi-journée de vélo derrière moi. Quelques regards curieux et accueillants, je crois pas qu’on croise souvent un cycliste avec un tel équipement de voyage. Je me laisse aller derrière eux sur une poignée de kilomètres, c’est vraiment reposant d’être porté par l’aspiration du groupe qui file bon train. Ce petit épisode me donne la pêche.



Puis nos routes se séparent. Je passe encore une frontière invisible, puis j’arrive aux portes d’Eindhoven où j’ai prévu de m’arrêter pour finir en train. [Carte du parcours]
Il reste à peu près 60km jusqu’à Nijmegen et je n’ai pas envie d’arriver trop tard. J’ai un changement de train à ’s-Hertogenbosch mais là-bas je me fais refouler, les vélos ne sont pas acceptés entre 16h30 et 18h, heures de pointes. J’improvise une visite rapide de leur joli centre-ville ordinaire, pareil à tous les centre-villes de la planète capitaliste (côté gagnant), avec ses façades clean, ses rues piétonnes, ses rez-de-chaussée en magasins franchisés de trucs minables et ses 2-3 originalités d’histoire-géographie. J’achète trois bières, inévitable plaisir après la douche du soir. Puis je me remets dans le train où un amical mec en fauteuil me tape la discut, curieux de savoir d’où je viens. Lui et sa pote américaine reviennent d’un parc d’attraction.
J’arrive enfin, je fonce comme un dingue dans les bras d’Isa qui met un petit temps à sortir de sa douche et voir que je suis en bas, l’attendant plongé dans La Route sanglante du jardinier Blott. Photo finale en amoureux avec le vélo toujours planté là, celle-là n’est pas très réussie mais on aura l’occasion d’en faire d’autres.