Bataville, «la ville Bata», réunit usine, habitations, divers services, production agricole et espaces naturels ; le site fut construit dans les années 1930 par le fabricant de chaussures Bata (déjà une importante multinationale à l’époque). Semblant un peu perdu au milieu de la Moselle, l’endroit possédait des qualités primordiales pour le développement de l’usine : des moyens de communication (accès par le canal de la Marne au Rhin, par le train et la N4), une exploitation agricole moderne (le domaine d’Hellocourt, une «ferme idéale» développée par des Allemands entre 1890 et 1919) et un isolement propice au bataïsme. Le système Bata, héritier du fordisme, est entièrement tourné vers l'optimisation la plus parfaite en vue d’une production la meilleure marché et d’une conception quasi-mystique de l’entreprise : l’architecture moderne des bâtiments, le travail à la chaîne, les nombreux services proposés aux ouvriers (et une qualité de vie indéniable), l’importance du sport et des loisirs, le fonctionnement de la vie en quasi-autarcie sur les sites de production. Le tout baignant dans un doux paternalisme, un grand récit collectif échafaudé par des organes de propagande (journaux, livres), des cérémonies (remises de prix, fêtes…), orchestré depuis la maison mère. Bata a d’abord construit son système depuis Zlin (République Tchèque) avant d’essaimer un peu partout à travers le monde (Europe, Inde, Canada, Amérique du Sud, Afrique…), gardant des années 1930 aux années 1980 le principe d’approvisionner en priorité ses magasins par les usines situées dans le même pays.
Après des heures fastes où Bata ne souffrait d’aucun concurrent à son échelle, la production de l’usine de Bataville-Hellocourt a commencé à doucement décliner dans le courant des années 1970, les emplois vacants à être non remplacés, jusqu'à l’annonce-surprise de la fermeture en 2001 qui provoqua un conflit social très violent pour les «Batamen» encore en activité (plus de 800 salariés concernés). Avec le départ de Bata, Bataville perdait sa raison d’être première.
Bataville aujourd’hui c’est notamment 300 habitants, des écoles dont un collège (accueillant les enfants d’une dizaine de villages alentours), une poignée de commerces et des entreprises installées dans les bâtiments de l’ancienne usine. Pour l'instant rien n’y a pas été transformé en site-patrimonial-à-visiter-avec-audioguide, c’est simplement un petit village tranquille à l’architecture moderniste dans son jus, avec une zone d’activité et pas mal d’enfants dans les rues, le tout entouré de champs, d’étangs et de forêts.



Avec les moyens limités dont nous disposions (peu de temps et peu de budget, des palettes à désosser comme matériel de base), nous avons essayé de produire quelque chose de malgré tout foisonnant, qui vienne animer Bataville par une présence légère mais grouillante. Une expérimentation échelle 1 pour laquelle nous avons fait le choix du quantitatif (près de 80 panneaux découpés, poncés, peints et installés) au détriment de la qualité des panneaux dont la taille et la forme graphique mériteraient sans doute un travail plus poussé.

Le foisonnement nous était toutefois primordial pour expérimenter notre volonté d’une signalétique multi-couches, où s’enchevêtrent plusieurs typologies d’informations : du pratique et du sensible, du présent et du passé, du terre-à-terre et de l’humour, du près et du lointain. Un témoignage sauce Formes Vives de la richesse et de la complexité de cet endroit. Une partie importante du travail a été de bien s’imprégner du lieu, de réunir un paquet d’informations (merci à Margaux et Olivier pour m'avoir mâché le travail), de classer tout ça, faire des choix, tout en cogitant à la bonne implantation (et orientation!) de chaque panneau.
Chaque «couche d’histoire» a reçu un code couleur spécifique…





«Bataville aujourd’hui» (texte bleu), des infos sur ce que l’on trouve actuellement à Bataville (écoles, commerces, un canal…)



«Bataville âge d’or» (texte rouge brique), pour les infos sur le Bataville des grandes heures, le nom et la fonction de lieux (aujourd'hui disparus ou transformés).



«Bata international» (texte rouge vif), des panneaux disposés sur le rond-point de Bataville ; y sont fléchés d’autres sites importants dans l’histoire de Bata, où les mêmes logiques d’organisation qu’à Bataville ont été mis en œuvre — à commencer par Zlin (ex-Tchéquie) où l’usine mère était implantée.



«Bataville des enfants» (texte violet), l’indication de sites d’après le nom que leurs donnent les enfants (repris de la carte sensible des CM2 réalisées avec l’Université foraine).



«Université foraine» (texte turquoise, pas facile à lire!), les interventions liées à la permanence architecturale (leur atelier, le GR Bata) et quelques infos plus ou moins farfelues.
Nous avons laissé à l’équipe quelques panneaux vierges, la signalétique pourra ainsi être complétée au cours de la permanence.



Une bonne partie des panneaux est aussi augmentée d’informations, classiquement des distances (en mètres ou kilomètres) mais aussi d’autres données comme le nombre d’employés de l’usine en telle année, le nombre d’élèves au collège… C'est bien sûr tous les panneaux qui relèvent d’une histoire à découvrir ; cette collection de flèches parsemées s’offre aussi comme une proposition pour diverses balades possibles, qui peuvent aussi bien s’adresser à des scolaires, des curieux de passage, et créer d'éventuels nouveaux repères pour les habitants. Par la dimension des panneaux et les informations bariolées qu’on y trouve, c’est clairement une signalétique pour des promeneurs (piétons, cyclistes…) plutôt qu'une signalétique «fonctionnelle» pour automobilistes et gens pressés. Nous avons voulu que cette signalétique s’adresse à des personnes très différentes et, par certains choix dans le décalé ou l’anecdotique, que tous y trouvent matière à sourire.



Nous avons également doté de quelques rayures les piquets plantés par l’équipe du «GR Bata» — crée par l’atelier De-Hors / Liliana Motta.



Cette intervention est à apprécier comme une tentative, une proposition, quelque chose d’éphémère (de la même façon que la permanence architecturale de Margaux Milhade / Notre Atelier Commun n’est programmée que pour durer une année). Les panneaux et les piquets sont d’ailleurs faciles à retirer, libres à ceux qui se sentent gênés d’en enlever. J'irai jeter un œil en mars pour voir comment cela vit!



Encore, un immense merci à Élina, Florian, Camille et Nicolas, les quatre étudiants volontaires de l’Ensa de Nancy m’ayant grandement aidé toute la semaine. Ce chantier a aussi été riche en rencontres et en bons moments, conviviaux et festifs, merci à l’équipe de l’Université Foraine, Margaux, Olivier, Théo, Loïc pour tout ça! L’Université Foraine est accueillie sur place par l’association La chaussure Bataville, et est financée par la communauté de commune du Pays des Étangs, le Parc naturel régional de Lorraine et la Fondation de France.